Partie 1 : Trois critères pour distinguer un contenu humoristique d’une fake news

Des sites parodiques ou à vocation humoristique traitant de sujets d’actualité voient régulièrement certaines de leurs publications être suspendues des réseaux sociaux, leurs pages menacées de suppression et leurs contenus décriés par des « défenseurs de la vérité » les classant dans la catégorie des sites de désinformation ou de fake news. Sans entrer dans la polémique liée à l’un ou l’autre de ces sites en particulier ou y voir une tentative de censure généralisée, cette situation m’amène à m’interroger sur la place complexe de l’humour, du canular, de la satire, de la parodie ou du sarcasme utilisés par ces sites dans la chasse aux fake news, très populaire en ce moment chez les autorités et les médias.

Cette situation interpelle surtout sur la pertinence d’une suppression de contenus qui, si elle est appliquée sans aucune mesure ou réflexion préalable, serait dommageable pour la liberté d’expression, la prise de distance critique face aux événements d’actualité et même le débat d’idées alors même que l’humour fait partie des formes élémentaires de la critique sociale et politique depuis au moins les bouffons médiévaux.

Cet article sera constitué de deux parties. Dans la première, je proposerai trois critères à prendre en compte pour déterminer si un contenu est de la désinformation ou peut être classé dans le registre humoristique. Dans la seconde, je reviendrai sur les définitions de fake news et des différentes formes d’humour utilisées par les sites incriminés afin de mieux comprendre leurs différences et leur rapport au faux.

L’un des principaux arguments de la suppression de contenus humoristiques est que ces derniers ne respectent pas les standards de la communauté ou qu’ils présentent de fausses informations. En résumé, qu’ils peuvent être considérés comme de la désinformation et qu’à ce titre, ils représentent un danger pour la construction d’une opinion éclairée des citoyens. Pourtant, il existe bien de différences entre les formes d’humour utilisées par les sites parodiques ou humoristiques incriminés et ce que l’on appelle fake news.

Une fake news est une fausse information présentée comme vraie par ceux qui l’ont créée sciemment ou qui l’ont instrumentalisée dans le but de manipuler l’opinion à des fins politiques et/ou économiques. Cette fausse information fait appel à la crédulité du public et a un impact sur la manière dont ce dernier peut évaluer une situation ou la pertinence d’une décision politique, économique ou idéologique. Il s’agit clairement de mensonge et de travestissement partiel ou total d’une réalité et peut entrer dans le cadre de la propagande. C’est le cas lorsque le gouvernement américain parle de la présence d’armes de destruction massive en Irak pour justifier une intervention militaire sur place et qu’au final, ces armes n’ont jamais existé. Dans ce cas, il y a clairement la production d’un contenu fallacieux et une volonté de cacher au grand public le caractère trompeur de ce dernier.

Les contenus humoristiques sur l’actualité peuvent, eux, relever de différentes formes d’humour : parodie, canular, satire, ironie, humour absurde, connivence critique, cynisme, etc. Plus qu’un simple divertissement, certaines de ces formes humoristiques peuvent relever de la critique sociétale ou politique, d’autres se concentrer sur la remise en question d’une personnalité médiatique en particulier. Certaines resteront dans le jugement de valeurs sur des faits d’actualité, d’autres produiront des contenus singeant des informations authentiques. Pour clarifier leurs différences, cet article vous proposera donc, le 3 août 2018, une seconde partie revenant sur les définitions de chaque type et leur rapport au faux.

En pratique, il reste difficile de classer les contenus suspectés d’être de la désinformation (encore plus si l’on est un bot informatique) car beaucoup se ressemblent. Pour ce faire, je propose donc trois critères à prendre en compte pour se positionner et éviter de supprimer des contenus qui relèvent de la liberté d’expression. Pour différencier un énoncé parodique, satirique ou humoristique d’une fake news, il faut, selon moi, tenir compte :

2.1. Premièrement, du statut des auteur.e.s

Selon son statut de journaliste, chroniqueur, écrivain, caricaturiste, humoriste, etc., l’auteur d’un contenu se positionne et négocie un contrat narratif avec son public. Il devra en respecter les codes, droits et devoirs.

Ainsi, à l’exception du premier avril, le public ne s’attend pas à ce qu’un journaliste fasse de l’humour ou de la parodie mais qu’il reste factuel et sérieux dans ses critiques. C’est notamment une confusion de statut qui avait perturbé les spectateurs du fameux canular belge de 2006 Bye, bye Belgium auquel le présentateur du journal télévisé de la Une – RTBF, François de Brigode, avait participé. Malgré les différents éléments permettant aux spectateurs de comprendre qu’ils ne se trouvaient pas face au JT – comme le logo de l’émission Tout ça » (ne nous rendra pas le Congo ou encore la phrase « Ceci n’est peut-être pas une fiction » qui a précédé la fausse édition spéciale -, le statut de Monsieur de Brigode avait semé le doute dans les esprits des téléspectateurs.

Les auteur.e.s de sites ou de contenus parodiques devront donc se présenter sous leur statut d’auteur fictionnel, satirique, de caricaturiste ou d’humoriste. Si dans la plupart des cas, ces statuts sont clairs, ils ne sont pas toujours perçus par le public qui, interpellé par certains propos, n’ira pas forcément vérifier les pages de présentation de leurs auteur.e.s.

De plus, certain.e.s auteur.e.s portent plusieurs casquettes selon les médias dans lesquels ils.elles se produisent. Il faudra alors tenir compte du genre du programme dans lequel ils.elles s’insèrent (par exemple, une émission satirique ou un journal télévisé) afin de déterminer sous quel statut ils.elles interviennent. Si les choses sont cadrées, la confusion aura moins de chance de se produire.

Or, il existe des émissions d’infodivertissement qui ont un statut hybride de diffusion d’informations et de divertissement. Le statut de chaque chronique et de chaque chroniqueur.euse devra alors y être analysé. Rappelons que c’est une émission de ce type, le Daily Show de Jon Stewart qui a notamment popularisé l’expression de fake news dans les 90’s grâce à ces contenus parodiques et satiriques[1].

D’autres auteurs encore pourront avoir un statut professionnel de journalistes ou de figures d’autorités (politiciens, policiers, etc.) et se permettre à des fins privées de lancer des contenus humoristiques ou parodiques. Là encore, c’est l’utilisation privative ou publique de leur compte ou encore un signal clair de l’auteur – comme un émoji clin d’œil – qui permettra de faire le distinguo.

  • Deuxièmement, des intentions de ses auteur.e.s

Ces intentions sont parfois difficiles à déterminer.

Les auteur.e.s de sites parodiques/satiriques/humoristiques créent effectivement des contenus faux ou véridiques mais exagérés sur des événements, théories ou personnalités. Cependant, ils les créent ou les relayent dans l’objectif de faire rire et de faire réfléchir leur public et non pas de manipuler sciemment l’opinion, contrairement aux producteurs des fake news.

Cela ne veut pas dire que leur humour sera apprécié par tous, surtout sur des sujets sensibles comme la religion, la mort d’autrui, la maladie, le handicap, etc. Rappelons-nous les polémiques autour des certains dessins publiés dans Charlie Hebdo ou de certains articles du site Nordpresse.

Cependant, une blague doit-elle être considérée comme une blague que si le public la trouve bonne et s’esclaffe ? Et si ce n’est pas le cas, doit-on automatiquement la classer en tant que désinformation ?

Comment qualifie-t-on la drôlerie d’un contenu ? Par le nombre de personnes qui rient, sourient ou disent avoir été diverti ? À partir de quel pourcentage du public touché peut-on déterminer qu’une blague est réussie ou non ? Plus de 50% ? Moins ?

Enfin, comment pouvons-nous le déterminer surtout si le public est virtuel et n’exprime pas forcément son opinion que cela soit sous forme de commentaires, de partages ou de like ? Ou que seules les personnes touchées donneront leur avis donnant une impression de consensus alors que la majorité silencieuse peut avoir une autre opinion ? Bref, en résumé, existe-t-il des critères objectifs de l’humour ou, à tout le moins, un certain nombre de caractéristiques communément admises qui permettraient de distinguer à coup sûr l’humour d’autres phénomènes sociaux ? D’autant plus que la plupart des contenus satiriques ou cyniques ne sont pas destinés en premier lieu à provoquer le rire mais sont quand même classés dans les genres humoristiques.

Les mêmes questions surgissent lorsqu’une blague choque ou blesse certaines personnes. Existe-t-il un humour innocent et un humour coupable ? Son caractère indolore sera, en effet, jugé différemment si l’on est soi-même visé par la blague ou non, ou encore selon son degré d’acceptabilité sociale liée à la culture des publics. Le savoir-vivre ou parfois même la peur de représailles inciteront certains auteur.e.s de contenus humoristiques à choisir leurs contenus si ces derniers choquent et blessent une majorité de leur public. Cependant, si l’humour est destiné aussi à faire réfléchir, cela ne privera-t-il pas alors ce dernier d’une possibilité de regarder une situation sous un point de vue différent, tout en lui laissant la possibilité de pouvoir exprimer en retour ses émotions ou désaccords ?

Le fait que les auteur.e.s ne veulent pas tromper le public ne signifie pas non plus que le contenu, bien qu’assumé faux parfois explicitement dans le descriptif du site, de la page Facebook ou du compte Twitter, ne sera pas cru et n’aura pas de conséquences sur les citoyens, la politique ou l’économie. L’impact du docufiction Opération Lune de 2002 sur la remise en doute du fait pourtant réel que l’homme a bien été sur le satellite en est un exemple classique. Là encore, posons-nous la question : est-ce qu’une blague qui n’a pas été perçue comme telle mais qui a été considérée comme une information, perd son statut humoristique? À partir de quel moment, de quel pourcentage de personnes « tombées dans le panneau » peut-on considérer qu’un contenu perd son statut de blague pour devenir une fake news ?

Enfin, il ne faut pas non plus oublier que des auteur.e.s croyant de bonne foi dans des contenus pourtant fallacieux peuvent utiliser l’humour (plus précisément la moquerie, la raillerie, le sarcasme ou la dérision de leurs détracteurs) et ainsi favoriser ou entretenir les croyances erronées de leur public. Mais, dans les limites de la loi, peut-on condamner quelqu’un parce qu’il croit dans des contenus faux tant que ceux-ci ne menacent pas l’ordre public ?

  1. Troisièmement, de la distanciation critique des auteur.e.s en leurs propres contenus.

Nous l’avons vu, l’humour peut être utilisé pour décrédibiliser des contenus ou événements pourtant véridiques. De plus, sous le couvert de l’humour, on peut asséner des opinions que l’on ne souhaite pas assumer clairement ou qui, si elles l’étaient, tomberaient sous le coup de la loi. Il arrive également que des auteur.e.s se laissent prendre au jeu de leurs propres contenus parodiques et satiriques et qu’ils.elles en viennent à y adhérer au premier degré. Cela peut être dû aux faits qu’à force de voir leur public adhérer sérieusement à leurs contenus, ils.elles peuvent penser qu’ils.elles s’approchent d’une vérité, que leurs opinions ont évolué et/ou qu’ils.elles souhaitent continuer d’utiliser le support de la parodie ou de la satire – support qui leur a permis de se constituer un public – dans le but de faire passer d’autres messages plus politiques.

Soulignons aussi l’utilisation de la satire, de la dérision et du sarcasme dans la propagande qui a pu avoir des conséquences désastreuses sur certaines communautés caricaturées à outrance que ce soit la communauté juive au cours de la seconde guerre mondiale, les Tutsi pendant le génocide rwandais ou de l’esclave noir dans la guerre de Sécession, pour ne citer que quelques-uns de nombreux exemples existants. Dans ce dernier cas, la généralisation abusive, la répétition excessive de contenus à l’encontre d’une communauté ou encore la désignation comme cible d’une personne ou d’une communauté sont les indices d’abus qui nécessitent une intervention juridique.

En conclusion

Au final, la question du statut des contenus humoristiques dans la chasse au fake news engagées par les pouvoirs publics et les médias dominants est complexe et nécessite une évaluation au cas par cas plutôt qu’une suppression systématique liée à la peur de la désinformation et des conséquences que cette dernière peut engendrer. Et, ce n’est certainement pas un bot informatique ou une confiance aveugle dans les signalements de quelques internautes qui permettront aux autorité ou médias de se positionner.

Cette problématique rejoint également la question de la liberté d’expression et de ses limites déterminées par la loi comme l’interdiction de calomnier, diffamer, injurier, inciter à la haine raciale, ethnique ou religieuse, d’avoir des propos négationnistes, de faire l’apologie des crimes de guerre ou du terrorisme ou encore d’avoir des propos discriminatoires à raison d’orientations sexuelles ou d’un handicap.

Si ces limites sont respectées et parce que l’on connaît le rôle important qu’ont pu jouer la satire et la parodie dans la dénonciation des régimes autoritaires ou d’abus politiques, il serait dommageable de perdre la possibilité d’utiliser l’humour comme répertoire ou modalité de la critique sociale et politique.

Pour éviter que les citoyens puissent se faire une opinion erronée sur base d’informations dont la teneur humoristique n’aurait pas été détectée, il est préférable de renforcer les formations en esprit critique afin que ceux-ci puissent faire le distinguo entre les contenus faux à vocation manipulatoire et contenus faux destinés à se divertir, prendre de la distance face à une situation émotionnellement forte ou faire réfléchir.

Et sur ce plan-là, de nombreuses mesures doivent être prises comme le financement de recherches, de cours ou de supports pédagogiques.

Dans une seconde partie, cet article reviendra sur les définitions de fake news et des différentes formes d’humour utilisées par les sites parodiques et satiriques parlant de questions d’actualité. Cet article sera publié le 3 août 2018 sur le site http://www.gerezlesrumeurs.com.

Aurore Van de Winkel

 

 

Si vous souhaitez me faire part de vos commentaires, n’hésitez pas à me contacter via ma page Contact. Si vous souhaitez débattre de ce sujet avec vos publics, je propose des conférences et des formations sur le sujet des rumeurs et autres contenus à l’authenticité douteuse.

Je remercie Julien Giry pour sa relecture critique.

[1] Merci à Julien Giry d’avoir souligné ce point.

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