En France, l’affaire Cahuzac fut un véritable coup de tonnerre déclenché par la révélation de pratiques fiscales douteuses du Ministre du budget et la crédulité affichée du Président François Hollande jusqu’aux aveux du Ministre le 2 avril 2013. Cette affaire fut suivie de près par l’Offshoreleaks qui nous a dévoilé, en pleine période de crise, d’austérité et de hausse du chômage, les secrets des paradis fiscaux et les multiples comptes cachés appartenant pour certains à des personnalités politiques dont l’ancien trésorier de la campagne d’Hollande, Jean-Jacques Augier. C’est dans ce climat engendrant le doute et la suspicion sur le comportement des autorités, qu’est survenue l’affaire Fabius.

Cette dernière met en lumière les rapports complexes qu’entretiennent les médias à la rumeur politique.

Dans son édition du 8 avril, le quotidien Libération a publié en Une la rumeur suivante : « Mediapart aurait en sa possession les preuves que Laurent Fabius détient un ou plusieurs comptes en Suisse  ».

Cette révélation était intéressante pour plusieurs raisons :

Premièrement, la rumeur apparaît en Une d’un magazine d’information reconnu.

Deuxièmement, la rumeur concerne des acteurs médiatiques (Mediapart et Libération) et un acteur politique, Laurent Fabius.

Elle sous-entendait que Mediapart, dont la réputation s’était renforcée avec ses révélations sur l’affaire Cahuzac, aurait découvert, lors de ses enquêtes, des preuves de l’existence d’un compte en Suisse de Laurent Fabius, Ministre des affaires étrangères. On pouvait alors se demander à se demander si Mediapart allait divulguer ces « informations » et les raisons pour lesquelles il ne l’avait pas encore fait. Plus encore, cette affaire permettait de s’interroger sur la surveillance effectuée par les journalistes sur leurs concurrents, allant jusqu’à leur couper l’herbe sous le pied pour diffuser un scoop avant eux.

Sauf que dans ce cas, le prétendu scoop a été démenti par Laurent Fabius et surtout par Edwy Plenel, le Président de Mediapart. Ce dernier a réagi[1] sur Twitter et sur son site : « Libération perd la tête : il transforme en information une rumeur sur Fabius en prétendant démentir une non-information de Mediapart. » Libération avait, en effet, loupé le coche en n’accordant pas suffisamment de crédit aux informations sur le compte suisse de Jérôme Cahuzac. Il se devait donc de ne pas recommencer et d’obtenir un scoop. Sylvain Bourmeau, Directeur adjoint de la rédaction de Libération aurait donc décidé de publier la rumeur sur base d’une rencontre entre Fabrice Arfi (journaliste chez Mediapart) et Fabius. Par cet acte, il viola le secret professionnel qui protège les sources et investigations de ses confrères et plaça une rumeur politique à la Une sans pouvoir garantir sa véracité.

Il s’en est suivi une pluie de critique provenant de l’extérieur mais aussi de l’intérieur du journal. Les membres du personnel de Libération via la Société civile des personnels de Libération (SCPL) se désolidariseront et rappelleront, dans un communiqué, que « Notre travail de journaliste ne consiste pas à rendre publique une rumeur, mais à enquêter pour savoir si elle correspond à des faits. Ce travail élémentaire n’a pas été fait. C’est une faute déontologique grave. »[2] La SCPL en profita pour lier cette publication à une mauvaise gouvernance du journal et appeler à l’élection urgente d’un nouveau directeur de la rédaction de plein droit pour remplacer l’actuel Nicolas Demorand.

Les lecteurs réguliers de la presse et de l’e-presse auront remarqué ce glissement de plus en plus fréquent vers la mise en Une d’informations non vérifiées, faisant des rumeurs, des informations à part entière ou – comme l’a nommé Nicolas Demorand, dans la rubrique « À nos lecteurs » – des « faits politiques majeurs ». La presse française n’est pas la seule à connaître ce genre de dérives, la presse belge le fait tout autant : la rumeur de l’abdication prochaine du souverain belge, Albert II, apparaît régulièrement et depuis un mois très fréquemment, dans la presse et provoque articles, sondages, débats sur Internet, en radio et en télévision. Et pourtant elle est toujours démentie par le Palais. Évidemment, vous me direz qu’un démenti du Palais ne prouve pas que l’abdication ne soit pas imminente et que nous avons déjà connu des cas où la rumeur politique fut confirmée par la suite. Mais était-ce parce que la rumeur était vraie ou parce qu’elle est devenue auto-réalisatrice, provoquant la situation qu’elle affirmait ? Les deux cas ont été avérés. Si dans le cas d’une rumeur politique vraie avec incidences déterminantes sur le citoyen, le régime ou le parti politique, celle-ci est effectivement un fait politique important à dévoiler, voire à dénoncer, dans le cas d’une rumeur qui s’avère inexacte, on peut s’interroger sur le rôle des médias transformant parfois sans le vouloir des personnalités en boucs émissaires ou des situations de statu quo en crise politique, profitant aux adversaires et concurrents de la personne ou du parti visés.

Comme toute organisation, les médias sont des lieux d’information, de dévoilements mais aussi de secrets et de confidentialité. Aujourd’hui, le temps du secret s’amenuise par l’utopie de l’information en direct, la recherche de l’inédit et la mode de la transparence. La rumeur vraie ou fausse est de plus en plus rapidement publiée, commentée, décortiquée dès son apparition, et ses conséquences – en cas de confirmation de sa véracité supposée – évaluées, cela sans laisser le temps aux journalistes de pouvoir enquêter ou la vérifier.

Le démenti n’a, lui, plus force de conviction, sa place est variable mais souvent noyée par les débats, sondages et autres articles axés sur la recherche de la réponse à cette question : et si c’était vrai ? Qu’est ce qui arriverait au pays, au parti, aux citoyens ? Comment se prémunir des conséquences négatives que cette réalité potentielle pourrait provoquer ? L’enjeu potentiel dépasse le doute médiatique.

Le démenti devient une hypothèse, une interprétation parmi d’autres dans un monde où chacun crée sa propre vérité. Dévoiler son patrimoine dans un JT comme l’a fait Fabius ce 8 avril 2013, lançant une mode chez d’autres politiciens (François Fillon chez Pujadas/France 2), porter plainte, créer un projet de loi sur la moralisation de la vie politique [3] sauront, eux aussi, difficilement supprimer la méfiance envers les discours officiels et l’apparition d’explications et d’hypothèses alternatives que les internautes défendront, entre autres, avec plus ou moins de convictions dans les espaces blogs, forums et réseaux sociaux liés à l’e-presse.

Dans l’affaire Fabius, l’élément déterminant qui l’a sauvé et a dévalorisé la direction de Libération a été la réputation sans failles d’Edwy Plenel : il avait raison sur Cahuzac ; Mediapart a travaillé à l’Offshoreleaks : déjà deux éléments qui incitent à croire que ce média n’hésitera pas à dénoncer les fraudes et autres comportements malhonnêtes des élus.

Les rumeurs publiées dans la presse provoquent ainsi aujourd’hui la confrontation des réputations des personnalités, partis ou régimes politiques mais aussi des médias (Mediapart contre Libération, Albert II contre la presse belge, Christophe Deborsu contre la famille royale, la NVA contre la presse francophone, etc.), réputations pouvant s’additionner le temps d’une affaire pour mieux contrer celle de l’adversaire (Fabius et Plenel contre Bourmeau, par exemple).

Il serait alors facile de penser que la réputation du média, du journaliste, de la personnalité politique, du parti ou du régime devient la clé qui fera pencher la croyance du grand public vers telle ou telle « vérité ». Cependant, une réputation se crée sur le long terme et se perd rapidement. Elle se jouera aussi sur le sujet abordé. Un média peut être très crédible concernant une affaire et son adversaire être reconnu spécialiste d’une autre. Une personnalité politique ou un parti pourront être soutenus sur certains dossiers, mais pas du tout crédibles concernant la possibilité de financements douteux, etc. Même si elle doit être travaillée constamment, la réputation se rejouera à chaque rumeur et c’est celui qui bénéficiera de la plus convaincante pour le sujet abordé qui gagnera la bataille médiatique.

Aurore Van de Winkel

Sources:

Patrick Bartholomé, En cas d’abdication, que se passerait-il concrètement ?, mis en ligne le 17 mai 2013, http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_en-cas-d-abdication-que-se-passerait-il-concretement?id=7997438

Julien Bellver, Les personnels de Libération dénoncent une « faute déontologique grave » après la Une sur Laurent Fabius, mis en ligne le 8 avril 2013, http://www.ozap.com/actu/les-personnels-de-liberation-denoncent-une-faute-deontologique-grave-apres-la-une-sur-laurent-fabius/446481

Fabrice Berrahil, Sincérité, politique et communication: l’équation impossible?, mis en ligne le 4 avril 2013, in http://lacommunicationpolitique.tumblr.com/post/47111387077/sincerite-politique-et-communication-lequation

Auteur anonyme, Edwy Plenel : « Libération perd la tête en prétendant démentir une non-information de Mediapart », mis en ligne le 8 avril 2013, http://fr.news.yahoo.com/edwy-plenel-lib%C3%A9ration-perd-t%C3%AAte-pr%C3%A9tendant-d%C3%A9mentir-non-073400447.html;_ylt=Ah6BRUmoH0wyvY4WbuzINzONfsl_;_ylu=X3oDMTM0NjFta200BG1pdANJbmZpbml0ZSBCcm93c2UgVGV4dARwa2cDNjMxZTFhMWQtN2RmZi0zNDgwLWIyMmUtMDgxOTc3N2IzNjRkBHBvcwNsMgRzZWMDbWVkaWFpbmZpbml0ZWJyb3dzZWxpc3Q-;_ylg=X3oDMTM5YWtuZmFiBGludGwDZnIEbGFuZwNmci1mcgRwc3RhaWQDZDhlN2E3MmEtYzhmOS0zZDk5LWEzZDEtOTJkNWJlYjJkNDU3BHBzdGNhdANjdWx0dXJlfHTDqWzDqWV0cmFkaW9zBHB0A3N0b3J5cGFnZQ–;_ylv=3

Catherine Ernens, Albert II ou la tentation de l’abdication, mis en ligne le 30 avril 2013, http://www.lavenir.net/article/detail.aspx?articleid=DMF20130430_00304131

Auteur anonyme, François Fillon détaille son patrimoine et s’oppose au projet de loi de moralisation, mis en ligne le 8 avril 2013, in http://www.lexpress.fr/actualite/politique/francois-fillon-detaille-son-patrimoine-et-s-oppose-au-projet-de-loi-de-moralisation_1238525.html#xtor=AL-447

Auteur anonyme, La rumeur sur Fabius était un « fait politique majeur », se défend le directeur de Libération, mis en ligne le 9 avril, http://www.lesoir.be/221797/article/actualite/france/2013-04-09/rumeur-sur-fabius-etait-un-fait-politique-majeur-se-defend-directeur-liberation

Gaëlle Moury, La Une de Libé, une faute déontologique grave », mis en ligne le 8 avril 2013, in http://www.lesoir.be/221633/article/actualite/france/2013-04-08/une-libe-une-faute-deontologique-grave


[3] http://www.lexpress.fr/actualite/politique/moralisation-de-la-vie-politique-un-projet-de-loi-le-24-avril_1238396.html

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